La communication alternative représente un ensemble de stratégies et d’outils qui permettent aux personnes autistes non-verbales ou présentant des difficultés significatives de langage d’exprimer leurs besoins, leurs émotions et leurs pensées. Contrairement à une idée reçue, la communication alternative n’est pas réservée aux personnes qui ne parleront jamais : elle peut aussi constituer un tremplin vers la parole chez l’enfant en développement, ou un complément utile chez l’adulte dont l’expression orale reste limitée ou imprévisible.
La majorité des personnes sur le spectre autistique présentent des particularités dans la communication, qu’elles soient verbales ou non. Pour certaines, la parole spontanée est impossible ou extrêmement difficile. D’autres parlent mais de manière très formelle, en écholalie, ou uniquement sur des sujets très spécifiques. La communication alternative offre une solution inclusive et respectueuse, permettant à chacun de s’exprimer selon ses capacités et ses forces.
Ce guide explore les principales méthodes de communication alternative adaptées aux personnes autistes, les bénéfices scientifiquement documentés, et les démarches pour en obtenir l’accès et le financement via les aides spécialisées.
Qu’est-ce que la communication alternative ?
La communication alternative (ou CAA) désigne tout système ou stratégie permettant de communiquer en l’absence ou en complément de la parole. Elle englobe des méthodes très diverses : des gestes simples aux outils numériques sophistiqués, en passant par des systèmes imagés ou textuels.
On distingue deux grandes catégories :
- La communication alternative sans support matériel : gestes, signes, langage des signes, Makaton, expressions faciales, pointage.
- La communication alternative avec support matériel : pictogrammes, tableaux PECS, carnets de communication, synthétiseurs vocaux, logiciels de communication sur tablette ou ordinateur.
Contrairement à une crainte ancienne, l’utilisation d’une communication alternative ne ralentit pas l’acquisition du langage verbal chez l’enfant. De nombreuses études montrent que ces outils stimulent au contraire l’émergence de la parole et renforcent la confiance de l’enfant dans la communication. Ils réduisent aussi la frustration liée à l’incapacité d’exprimer un besoin.
Les principales méthodes de communication alternative pour l’autisme
PECS (Picture Exchange Communication System)
Le système PECS est une méthode structurée et progressive basée sur l’échange d’images. La personne apprend à communiquer en présentant une image au partenaire (parent, aidant, professionnel) qui répond à sa demande. La progression se fait en six phases :
- Phase 1 : L’enfant apprend à échanger une image (simple prise entre deux doigts) contre un objet ou une activité très motivante.
- Phase 2 : Généralisation — l’enfant peut utiliser PECS avec différentes personnes et dans différents lieux.
- Phase 3 : Discrimination d’images — l’enfant choisit la bonne image parmi plusieurs.
- Phase 4 : Construction de phrases simples — l’enfant assemble plusieurs images (« Je veux » + image objet).
- Phase 5 : Répondre à des questions basées sur des images.
- Phase 6 : Communication conversationnelle — l’enfant pose ses propres questions.
PECS est particulièrement efficace chez les enfants autistes avec peu ou pas de langage oral. Son principal atout : il crée rapidement une motivation à communiquer et réduit les comportements-défis liés à la frustration communicationnelle.
Noémie, 4 ans, autiste non-verbale, ne pouvait exprimer ses besoins que par des cris et des gestes vagues. Après 6 mois de PECS en démarrage à domicile et à l’école, elle pouvait présenter des images pour demander du jus de pomme, aller dehors ou continuer une activité. Ses crises de frustration ont diminué de moitié. À 6 ans, bien que toujours non-verbale, Noémie communique avec un carnet PECS étoffé et a commencé à dire quelques mots spontanés.
Makaton
Le Makaton est un système de communication multimodal combinant la parole, les gestes et les pictogrammes. Originaire du Royaume-Uni, il a été largement développé en France depuis les années 1980. Chaque mot clé (verbes, noms importants) est associé à un geste et souvent à un pictogramme.
Le Makaton fonctionne très bien pour :
- Les personnes autistes avec compréhension orale globalement préservée mais grandes difficultés d’expression.
- Les enfants en développement du langage, où il soutient l’émergence du vocabulaire.
- La communication collective en milieu scolaire ou d’accueil : tout le groupe apprend les mêmes gestes.
- Les personnes avec apraxie de la parole ou dysarthrie associée à l’autisme.
Un de ses principaux avantages : les gestes Makaton sont visibles à distance, ce qui aide beaucoup les personnes autistes ayant des troubles de l’attention ou de la compréhension verbale rapide.
Le Makaton utilise des gestes simples et épurés, souvent empruntés à la langue des signes mais sans en respecter la grammaire. C’est une aide à la communication, non une langue à part entière. Les enfants sourds-aveugles ou sourds devraient plutôt apprendre la langue des signes française (LSF).
Communication par pictogrammes et tableaux visuels
Les pictogrammes sont des images très stylisées représentant des concepts, des objets ou des actions. Pour les personnes autistes, les pictogrammes offrent :
- Une clarté visuelle immédiate (plus facile qu’un mot écrit pour certains).
- Une structure : les tableaux de communication organisant les pictogrammes facilitent le tri cognitif.
- Une permanence : l’image reste visible, contrairement au mot parlé qui disparaît.
Les principaux systèmes de pictogrammes utilisés en France sont :
- Arasaac : base de données libre de pictogrammes en couleur ou en noir et blanc, téléchargeables et personnalisables.
- Boardmaker : logiciel propriétaire très complet de création de tableaux de communication.
- LetMeTalk : application web gratuite pour fabriquer des tableaux de communication (accès depuis un navigateur).
Synthétiseurs vocaux et logiciels de CAA sur tablette/ordinateur
Pour les personnes autistes avec compréhension normale mais incapacité à parler spontanément ou fluidité très réduite, les outils numériques offrent une solution puissante :
- Logiciels de CAA dynamiques : applications sur iPad ou PC permettant de composer des phrases entières en naviguant des menus hiérarchisés. Exemple : JABtalk, Predictable, Predictable 5, CoughDrop.
- Synthèse vocale : la phrase composée est énoncée par une voix de synthèse (réglable en qualité, timbre, vitesse).
- Clavier avec prédiction de texte : pour les personnes ayant une capacité de lecture/écriture suffisante.
Le prix des logiciels de communication alternative varie largement : de 0 € (LetMeTalk, LAMP Words for Life gratuit) à 500-2000 € pour les applications professionnelles comme JABtalk ou Predictable. Certains sont éligibles à la prestation de compensation du handicap (PCH).
Communication alternative et autisme : efficacité et recommandations scientifiques
L’Autorité de Santé a publié en 2017 un guide sur l’accompagnement des personnes autistes. Concernant la communication alternative, la recommandation est claire :
La communication alternative (PECS, gestes, pictogrammes, synthétiseurs vocaux) est recommandée comme outil pertinent pour les enfants autistes non-verbaux ou avec troubles sévères du langage expressif. Elle doit être proposée précocement, dès 2-3 ans si besoin, et adaptée au profil communicatif de l’enfant.
Les bénéfices documentés incluent :
- Réduction des comportements-défis (automutilation, cris, agressivité) liés à la frustration communicationnelle.
- Augmentation de l’initiativité communicative : l’enfant fait des demandes spontanées (pas seulement des réactions).
- Amélioration de l’estime de soi et de la confiance sociale.
- Meilleur accès à l’apprentissage scolaire quand la communication est déverrouillée.
- Pour certains enfants, facilitation de l’émergence du langage oral ou amélioration de sa qualité.
Accès à la communication alternative : financement et démarches
Via la MDPH et la PCH
La mise en place d’une communication alternative peut être financée partiellement ou totalement par la Prestation de Compensation du Handicap (PCH), accordée par la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées). Pour y accéder :
- Constituer un dossier MDPH avec certificat médical détaillé mentionnant la dyspraxie, l’autisme ou le trouble du langage expressif.
- Décrire précisément le besoin en communication alternative dans le « projet de vie ».
- Obtenir une prescription d’un orthophoniste ou d’un médecin justifiant le type de CAA (PECS, logiciel, pictogrammes).
- Le délai d’instruction par la MDPH est en général de 4 mois.
La PCH pour communication alternative n’est accordée que si le besoin est reconnu comme grave, c’est-à-dire qu’il crée une impossibilité ou une très grande difficulté de communication avec l’entourage. Le simple fait d’être autiste sans grandes difficultés communicatives n’ouvre pas droit à la PCH pour cette raison.
Via le système scolaire
Les écoles et établissements scolaires sont tenus par la loi de 2005 sur l’accessibilité de prévoir des moyens de communication adaptés. En pratique :
- La mise en place d’une ULIS (Unité Localisée pour l’Inclusion Scolaire) ou d’une classe ordinaire avec AVS/AESH peut inclure un budget pour les outils de communication.
- L’orthophoniste scolaire ou un partenaire externe (association, libéral) peut prescrire et mettre en place PECS ou Makaton.
- L’établissement doit adapter le communication alternative pour que la personne en situation de handicap accède aux apprentissages.
Via les structures spécialisées
Les IME (Instituts Médico-Éducatifs), SESSAD (Services d’Éducation Spécialisée et de Soins À Domicile) et les associations d’autisme proposent souvent l’apprentissage de la communication alternative en tant que partie de leur projet thérapeutique ou éducatif.
Prise en charge par l’assurance maladie
Les séances d’orthophonie permettant de mettre en place une communication alternative sont remboursées par la sécurité sociale, sur prescription médicale. Le remboursement couvre généralement les séances d’apprentissage, pas l’achat du matériel (sauf si listé dans le LPPR — Liste des Produits et Prestations Remboursables, ce qui est rare).
Communication alternative adaptée au profil de la personne autiste
Pour les enfants préverbaux ou non-verbaux (3-7 ans)
Les stratégies les plus efficaces associent souvent plusieurs méthodes :
- PECS en démarrage pour l’enfant avec très peu de communication intentionnelle ou avec cris/frustration importante.
- Makaton en parallèle pour soutenir la compréhension verbale et faciliter l’immersion en groupe (famille, école).
- Pictogrammes visuels pour structurer l’environnement (tableaux de la journée, transitions).
Pour les adolescents et adultes autistes non-verbaux ou peu verbaux
À cet âge, l’objectif change : moins « enseigner à parler » et plus « optimiser le système communicatif pour l’autonomie et la qualité de vie ». Les solutions adaptées incluent :
- Logiciels de CAA dynamiques sur tablette si compréhension écrite et capacités cognitives permettent.
- Système de pictogrammes très personnalisé, parfois associé à un carnet de communication à porter (plus discret que PECS pour l’adolescent).
- Associations de plusieurs méthodes : à domicile Makaton, à l’école logiciel de CAA, en loisir symboles visuels.
À l’âge adulte, l’acceptation de la communication alternative est plus facile si elle a été normalisée très jeune dans l’entourage de la personne.
Pour les adultes autistes en situation d’emploi adaptée ou de travail, l’accès à une communication alternative au travail (ex : symboles sur l’ordinateur, application de CAA, gestes Makaton convenus) peut être demandé comme aménagement de poste. Ce financement relève alors du régime de l’emploi (AGEFIPH, accord collectif, fonds d’accessibilité).
Choisir la bonne méthode : guide pratique
Le choix dépend de plusieurs facteurs :
| Facteur | PECS | Makaton | Logiciel CAA | Pictogrammes |
|---|---|---|---|---|
| Âge minimum | 18 mois-2 ans | 12 mois dès compréhension | 4-5 ans (dépend compétences) | 2 ans |
| Non-verbal complet | Excellent | Très bon | Moyen | Bon |
| Peu verbal / écholalie | Bon | Excellent | Excellent | Bon |
| Coût initial | Faible (DIY possible) | Nul (gestes gratuits) | Élevé (app 500-2000€) | Faible à moyen |
| Mobilité / discrétion | Moyen (classeur à porter) | Excellent (aucun objet) | Bon (tablette discrète) | Bon (carnet ou affiche) |
Un doute sur la méthode la plus adaptée ? Nos experts peuvent vous accompagner dans la constitution de votre dossier MDPH ou vous orienter vers un professionnel spécialisé.
L’essentiel à retenir
- La communication alternative (PECS, Makaton, logiciels CAA, pictogrammes) offre une solution respectueuse et efficace pour les personnes autistes non-verbales.
- Ces méthodes ne ralentissent pas l’acquisition du langage ; elles la favorisent souvent en réduisant la frustration.
- Les recommandations HAS 2017 préconisent leur mise en place précoce dès 2-3 ans si nécessaire.
- Financements possibles : PCH par la MDPH, prise en charge scolaire, séances d’orthophonie remboursées, SESSAD ou IME.
- Le choix dépend du profil cognitif, de l’âge et du contexte : PECS pour démarrer, Makaton pour généraliser, logiciel pour adulte autonome, pictogrammes pour structurer l’environnement.
- Associer plusieurs méthodes est souvent plus efficace qu’une approche unique.
- L’inclusion de la communication alternative dans la formation des aidants (parents, enseignants, aidants) est essentielle à son succès.
Questions fréquentes
Questions fréquentes
La communication alternative va-t-elle empêcher mon enfant de parler ?
Non. Les études scientifiques et les recommandations HAS sont formelles : la communication alternative facilite souvent l’émergence du langage oral en réduisant la frustration et en créant un cadre communicatif sécurisant. Certains enfants commencent à dire des mots après avoir utilisé PECS quelques mois. La parole spontanée reste l’objectif si possible, mais la communication alternative devient un pont vers celle-ci.
Quel est le meilleur âge pour commencer une communication alternative ?
Dès que le besoin est identifié. Théoriquement, PECS peut débuter à 18-24 mois si non-verbalité manifeste. Makaton peut s’introduire dès 12 mois si l’enfant comprend la parole mais ne la produit pas. Plus l’enfant est jeune, plus vite les méthodes s’intègrent naturellement. Mais il n’y a pas d’âge limite : un adulte peut également apprendre une communication alternative très efficacement.
Combien de temps pour voir des résultats avec PECS ?
Les premiers échanges d’images interviennent généralement après 1-2 semaines de mise en place (Phase 1). Une généralisation utile (utiliser PECS avec plusieurs personnes et contextes) prend 3-6 mois. Une utilisation sophistiquée (construire des phrases) peut prendre 1-2 ans. Tout dépend de la fréquence d’apprentissage et de la motivation de l’enfant.
La communication alternative est-elle remboursée par la sécurité sociale ?
Partiellement. Les séances d’orthophonie pour mettre en place la CAA sont remboursées sur prescription médicale. L’achat du matériel (images PECS, logiciels) peut être pris en charge par la PCH (Prestation de Compensation) si accordée par la MDPH. Les logiciels propriétaires restent souvent à la charge des familles ou de l’établissement scolaire.
Peut-on combiner PECS et Makaton chez le même enfant ?
Oui, c’est même recommandé. PECS offre un cadre très structuré pour débuter ; Makaton apporte la généralisation en groupe et la soutenance du langage oral. L’enfant comprend rapidement qu’avec une image on obtient un objet, et qu’avec un geste on communique dans un groupe. Ces deux méthodes se renforcent mutuellement.
Mon enfant autiste a peu de mots mais une compréhension globalement normale. Quelle méthode choisir ?
Makaton est probablement le meilleur choix initial, car votre enfant bénéficiera surtout du soutien visuel-gestuel du langage oral sans nécessiter le passage intermédiaire par les images (PECS). Un logiciel de CAA dynamique peut être ajouté plus tard si la communication devient trop lente ou si l’enfant bénéficie d’une meilleure autonomie avec un outil numérique.
Ressources et contacts utiles
Pour approfondir :
- Arasaac : Base de données libre de pictogrammes (arasaac.org).
- Makaton France : Formation et ressources officielles (makaton.fr).
- PECS France : Ressources et formateurs certifiés en France.
- Associations d’autisme : Des associations spécialisées en autisme proposent information et accompagnement sur la communication alternative.
Témoignages
— Claire, 38 ans, maman d'un garçon autiste non-verbalFranchement quand on m’a proposé PECS, j’étais sceptique. Je pensais qu’on allait abandonner l’idée qu’il parle un jour. Mais après 6 mois, mon fils de 5 ans a commencé à montrer les images tout seul, sans attendre qu’on lui demande. Et puis à 7 ans il a sorti son premier mot : « voiture ». Aujourd’hui il parle un peu mais continue à utiliser ses images pour les trucs compliqués. L’orthophoniste nous a dit que c’était super courant et qu’il faisait juste son truc à lui.
— Laurent, 31 ans, travailleur handicapé autiste peu verbalMoi j’ai découvert un logiciel de CAA à 28 ans seulement, à cause de mon job en milieu ordinaire. Avant j’avais juste quelques mots et beaucoup d’écholalie, ça rendait les gens mal à l’aise. Avec l’appli sur ma tablette je peux écrire des petites phrases, c’est pas parfait mais ça change tout. Je me sens moins perdu au travail.
— Aïcha, 43 ans, AESH en école maternelleEn école on a plein d’enfants autistes non-verbaux qui utilisent Makaton. C’est incroyable de voir comment ça crée une inclusion naturelle. Les autres enfants apprennent les gestes, tout le monde communique ensemble. Et les enfants autistes, ils sont pas isolés. C’est drôle, les parents nous disaient « on pensait qu’il ne parlerait jamais » et maintenant plusieurs peuvent dire des mots. Pas forcément beaucoup mais ça change tout psychologiquement.



